On passe à côté de la montre en or.

Entretien :

 

Giuseppe Pagano est professeur de finances publiques et vice-recteur de l’Université de Mons.

Est-on en train de payer la facture d’un désinvestissement chronique dans les infrastructures publiques ? Depuis le milieu des années 70, le désinvestissement est constant. A chaque crise, on passe sous un palier, et on ne remonte jamais au-dessus : on était entre 4,7 et 4,5% du PIB d’investissements publics dans les années 70, on est tombé à 3% dans les années 80, on est à 2,4% en 2015. Or les dépenses en investissements publics sortent leurs effets à moyen et long terme. Si on fait le calcul, il est assez logique qu’on commence à ressentir aujourd’hui, après 20, 30 ou 40 ans, les effets de cette diminution. Mais il n’y a pas que les infrastructures. La volonté des pouvoirs publics de diminuer les dépenses de personnel est aussi très claire. Tout ceci alors que la population belge continue à augmenter, et dans le même temps ses besoins en services publics. Concernant le personnel, on peut faire des gains de productivité. Mais ces gains sont très difficiles à réaliser dans les métiers d’accompagnement physique des gens, comme l’enseignement, les soins de santé ou les prisons.

Ce désinvestissement continu s’explique-t-il par une volonté politique ou par le contexte économique ? Le phénomène est permanent, indépendamment des gouvernements. C’est donc bien un contexte budgétaire qui en est l’explication la plus probable. Depuis 1992. On peut pointer l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht et l’obligation de réduire le déficit public et l’endettement. Dans ce contexte, il est plus facile de faire passer auprès de la population le report d’un an des travaux dans un tunnel qu’une diminution des allocations familiales.

Doit-on s’habituer à vivre avec des services publics de moins en moins performants ? Même si on augmente les dépenses d’investissement de 0.5%, on ne rattrapera pas le retard accumulé en 30 ans. Et donc il n’est pas exclu que les choses empirent encore pendant quelques années. Mais petit à petit, on va atteindre une certaine limite : on ne peut pas laisser un tunnel s’effondrer !

Mais que faire si le contexte économique ne change pas ? Le premier problème, c’est qu’on n’a pas de croissance. Entre 2008 et 2015, en PIB par habitant, on est proche de la croissance zéro. Presque dix ans ! Et on commence à se rendre compte du drame que cela représente : il n’y a pas un euro en plus de disponible pour faire face aux besoins d’une population en augmentation. Si on n’a pas de retour à la croissance, et qu’on continue à appliquer aveuglément les règles européennes, on aura un problème insoluble ! En 2016, le déficit sera de 2,5% à 2,8% du PIB. Et pour 2018, on doit retourner à l’équilibre. La probabilité de trouver des moyens pour investir dans les routes, l’enseignement ou la recherche est nulle.

C’est sans issue ? Ce qui est grave, c’est que nous sommes en train de passer à côté de la montre en or : nous avons des taux d’intérêts historiquement bas ! Et de l’autre côté, nous avons d’importants besoins accumulés. Cela devrait inciter l’Etat à investir, puisqu’il peut emprunter à un taux proche de zéro. Pourtant, on ne le fait pas ! Essayez d’expliquer ça à un Martien, il nous prendra pour des fous !

Pourquoi n’emprunte-t-on pas ? Parce que la Commission européenne dit qu’on ne peut pas ! Je comprends la règle de bon sens qui veut qu’on ne dépense pas de l’argent qu’on n’a pas. Mais le bon sens, en matière d’investissement, ce n’est pas de payer tout en une seule année. Un investissement comme un aéroport ou des écoles, la société en tire les bénéfices pendant des décennies.

Faut-il revoir les mécanismes de Maastricht ? Il y a un quart de siècle qui s’est écoulé depuis 1992 : continuer à gérer des Etats avec des règles issues d’un environnement différent est inadapté. Voire dangereux : jusqu’où la population acceptera-t-elle d’aller dans la détérioration de ses conditions de vie ? Permettre aux Etats de profiter des taux sans se faire taper sur les doigts permettrait de relancer l’économie à travers des dépenses qui sont dans l’intérêt général.

Propos recueillis par Bernard PADOAN

Le Soir du 11 mai 2016